À Libreville, une affaire récente rappelle que la parole publique n’est jamais neutre, surtout lorsqu’elle se diffuse sur les réseaux sociaux. En quelques déclarations, deux personnalités médiatisées sont passées du statut de voix influentes à celui de prévenus incarcérés.
Ce 5 janvier 2026, Junior Xavier Ndong Ndong, président du Conseil national des rites et traditions du Gabon, et le tradi-praticien Juste Olivier Atsame Ella ont été déférés devant le parquet de Libreville. À l’issue de leur audition, le procureur de la République a ordonné leur placement sous mandat de dépôt et leur incarcération à la prison centrale. Cette décision illustre la volonté de l’institution judiciaire de reprendre la main face à des discours jugés potentiellement dangereux pour l’ordre public.
Les chefs d’accusation sont lourds. Incitation à la haine, menaces de mort et atteinte à la cohésion sociale. Pour Juste Olivier Atsame Ella, la justice retient également des propos assimilés à une apologie de crimes rituels.
Si la liberté d’expression est un droit fondamental au Gabon, elle ne saurait justifier le trouble à l’ordre public. L’incitation à la haine ou l’apologie de crimes constitue une infraction pénale engageant la responsabilité de son auteur, indépendamment de sa notoriété ou de ses motivations.
À l’origine de l’affaire, des prises de parole largement diffusées sur les plateformes numériques ont provoqué indignation et inquiétude au sein de l’opinion publique. Dans un pays qui revendique le vivre-ensemble, ces déclarations ont été perçues comme franchissant un seuil critique. L’État rappelle ainsi que le numérique n’est pas une zone d’impunité et que la notoriété n’accorde aucune immunité.
L’audience est attendue dans un délai de sept jours. Mais au-delà de ce calendrier judiciaire, l’affaire soulève un débat de fond. La parole peut-elle rester sans limite au nom de la tradition, de la croyance ou de la conviction personnelle ? La liberté d’expression doit-elle pouvoir menacer la paix sociale ?
Ce procès dépasse largement le cas des deux hommes aujourd’hui détenus. Il met en lumière une tension propre à notre époque. Dans un espace public saturé de mots, d’images et d’émotions, la parole est devenue une arme autant qu’un outil. Lorsque cette arme est brandie sans retenue, l’État rappelle qu’il demeure le garant de la cohésion nationale.
À Libreville, il ne s’agit donc pas seulement d’une affaire judiciaire, c’est un rappel à l’ordre social et civique, où chaque mot engage, chaque discours a un poids, et parfois, un prix.
Edouard Dure
