La fusion entre la SOGATRA et Trans’Urb marque un tournant majeur de la politique publique des transports au Gabon. Il ne s’agit ni d’un plan de sauvetage, ni d’un simple ajustement administratif. C’est un changement de doctrine.
Pendant des décennies, le transport urbain a été géré comme une charge sociale. Les conséquences sont connues, déficits chroniques, flottes vieillissantes, pannes à répétition et tensions sociales permanentes. La nouvelle entité issue de la fusion entend rompre avec ce modèle à bout de souffle.
La première rupture est conceptuelle. Le futur groupe public ne se limite plus au transport de passagers. Il se transforme en outil industriel multisectoriel, intervenant à la fois dans la mobilité des personnes, le transport de marchandises et la logistique des hydrocarbures.
Ce choix n’est pas anodin. En adossant une mission sociale à des activités à forte valeur ajoutée, l’État tente de corriger une faiblesse structurelle du transport public. Son incapacité à s’autofinancer. Le transport des passagers demeure central sur le plan politique et social, mais il cesse d’être le pilier économique du système.
Le déploiement annoncé de 150 bus neufs répond à une urgence sociale évidente. Mais il poursuit surtout un objectif de crédibilité. Les réformes précédentes ont échoué faute d’outils opérationnels. Cette fois, l’investissement précède la restructuration. L’État veut produire rapidement un service visible, mesurable et tangible. Mais sans discipline d’exploitation et de maintenance, l’effet d’annonce pourrait s’éroder aussi vite qu’il est apparu.
La véritable clé de lecture de la réforme réside dans l’entrée de l’opérateur public sur le marché du fret et des produits pétroliers. Ce sont ces segments qui concentrent les marges, structurent les chaînes logistiques nationales et conditionnent la souveraineté économique.
En s’y positionnant, l’État ne cherche pas à évincer le secteur privé, mais à réguler par la présence. Il s’agit de reprendre la main sur des flux stratégiques longtemps dominés par des opérateurs privés, parfois dans une opacité préjudiciable à l’intérêt général.
Cette fusion consacre ainsi le retour de l’État comme acteur économique direct. Un État logisticien, capable d’intervenir sur l’ensemble de la chaîne de mobilité – personnes, biens et énergie.
Le pari est audacieux et comporte des risques. La gouvernance devra être rigoureuse, la gestion résolument professionnelle. Toute dérive politique ou syndicale pourrait fragiliser l’ensemble de l’édifice.
Mais si le modèle tient, le Gabon pourrait se doter d’un outil rare en Afrique centrale. Un opérateur public intégré, capable de soutenir les politiques d’aménagement du territoire, de désenclavement et de stabilisation sociale.
La phase de transition confère à cette réforme une dimension hautement stratégique. Le calendrier est serré. Les attentes sont élevées. La réussite de la fusion SOGATRA–Trans’Urb ne se mesurera pas au nombre de bus livrés, mais à trois indicateurs clés, la continuité du service, la maîtrise des coûts, la capacité à générer des revenus hors subventions publiques.
Si ces conditions sont réunies, le transport public cessera d’être un fardeau budgétaire. Il deviendra un levier de transformation économique. C’est là que se joue le véritable enjeu.
Ethan De Sillon
