La Santé Pharmaceutique : un fleuron industriel abandonné ?

À Nkok, dans la périphérie de Libreville, un projet présenté comme une révolution sanitaire nationale vacille dangereusement. La Santé Pharmaceutique, usine de fabrication de médicaments lancée en 2020 avec un investissement estimé à 30 millions de dollars, traverse aujourd’hui l’une des périodes les plus critiques de son existence.

Pensée pour réduire la dépendance du Gabon aux importations pharmaceutiques, l’entreprise devait garantir l’approvisionnement des structures de santé en médicaments accessibles et disponibles. Six ans plus tard, le constat est alarmant. L’usine tourne quasiment à l’arrêt. Les salaires accusent plusieurs mois d’arriérés. Et surtout, des tonnes de médicaments risquent désormais la péremption faute de commandes publiques.

Un paradoxe difficile à comprendre

L’équation paraît incompréhensible. D’un côté, les hôpitaux publics dénoncent régulièrement des ruptures de stocks et un manque criant de médicaments essentiels. De l’autre, une usine locale capable de produire près de 40 médicaments certifiés peine à écouler sa production.

Tous les produits fabriqués par La Santé Pharmaceutique sont pourtant agréés par l’Agence du Médicament et reconnus par la CNAMGS. L’entreprise emploie 77 agents, dont une large majorité de nationaux. Elle répond, selon ses responsables, aux standards internationaux de fabrication.

Malgré cela, près de 700 millions de FCFA de médicaments restent stockés sans débouchés.

Le “made in Gabon” sacrifié ?

Derrière cette crise se pose une question plus profonde, le Gabon veut-il réellement soutenir son industrie pharmaceutique locale ?

Pour plusieurs observateurs, l’absence de partenariat solide entre le ministère de la Santé, l’Office Pharmaceutique National et cette usine traduit un manque de volonté politique. Les médicaments importés continuent d’occuper une place dominante, souvent à des coûts plus élevés.

Ce choix interroge. Pourquoi privilégier l’extérieur alors qu’une capacité de production existe sur le territoire national ? Pourquoi laisser une unité industrielle stratégique s’affaiblir alors qu’elle pourrait contribuer à la souveraineté sanitaire du pays ?

Une urgence sociale et sanitaire

En dehors des chiffres, ce sont des emplois qui sont menacés. Des familles vivent aujourd’hui dans l’incertitude. Les employés dénoncent une situation devenue intenable après plusieurs mois sans salaire.

Mais l’enjeu dépasse le cadre social. La fermeture éventuelle de cette usine représenterait un recul majeur pour le système de santé gabonais. Elle enverrait également un signal négatif aux investisseurs industriels dans le pays.

Car La Santé Pharmaceutique n’était pas seulement une entreprise. Elle incarnait l’ambition d’un Gabon capable de produire localement ses médicaments et de réduire sa dépendance extérieure.

L’État face à ses responsabilités

Dans ce dossier, l’État est désormais attendu au tournant. Les acteurs du secteur appellent à des mesures urgentes. Commandes publiques, partenariats avec les structures sanitaires, intégration prioritaire des produits locaux dans les circuits de distribution.

Le salut de cette usine pourrait aussi devenir celui de milliers de patients confrontés quotidiennement au manque de médicaments dans les centres de santé.

À l’heure où plusieurs pays africains misent sur leur souveraineté pharmaceutique, le Gabon peut-il se permettre de laisser mourir l’un de ses rares outils industriels stratégiques ?

Nathan Moore

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