Categories À la une Économie

Interview exclusive : M. Francis Jean-Jacques Evouna, président du Conseil Gabonais du Patronat (CGP), analyse l’actualité économique au Gabon sous la Ve République

Le président du Conseil Gabonais du Patronat (CGP), Francis Jean Jacques Evouna, livre une analyse sans concession de la situation économique du Gabon sous la Ve République. Dans cet entretien exclusif accordé à Ginews, il interpelle le Gouvernement, démonte les limites des politiques actuelles et avance des propositions fortes, dont la création d’une Cellule Stratégique de Pilotage et de Coordination des Investissements (CSPC-i) placée sous l’autorité directe du Président de la République. Un échange franc, argumenté et résolument tourné vers les solutions pour relancer durablement l’économie nationale.

Ginews : Le Gabon à l’ère de la Ve République peine à payer sa dette intérieure aux entreprises. Le Gouvernement n’indique pas clairement comment il entend l’apurer. Quel est votre point de vue, en tant que premier défenseur des TPE-PME-PMI ?

Francis Jean Jacques EVOUNA : Cette question est au cœur de nos combats depuis des années, et le changement de régime n’a malheureusement pas changé la réalité des faits. La dette intérieure gabonaise s’élevait à 2 196 milliards de FCFA en février 2025, avec 78 % des remboursements concentrés sur la période 2025-2027. Ce chiffre officiel masque des années de souffrance silencieuse pour nos entreprises. Et aujourd’hui, sur les 1 050 milliards alloués au service de la dette en 2026, seulement 330 milliards sont affectés à la dette intérieure, contre 720 milliards pour la dette extérieure. Nos opérateurs nationaux passent donc après les créanciers étrangers. C’est inacceptable. Nous avons connu le Club de Libreville en 2018 — sans résultat probant. La task force de 2020 — sans résultat probant. Aujourd’hui, on nous parle de « journée comptable » et d’un délai de paiement de 90 jours. Des mécanismes supplémentaires sur un cimetière de mécanismes antérieurs. Ce que les entreprises attendent, ce ne sont pas de nouveaux dispositifs. C’est de l’argent dans les comptes. En l’espace d’une seule année de blocage, près de 4 000 licenciements ont été enregistrés dans le seul secteur des PME. Ce sont des familles décimées, des cotisations sociales impayées, un tissu économique qui s’étiole. Et avec une contraction de près de 45 % des dépenses d’investissement dans la LFR 2026, nos entreprises subissent une double peine : l’ancienne dette non soldée, et moins de commandes nouvelles. Ma position est donc simple et ferme : l’apurement total, transparent et sans décote arbitraire de la dette intérieure est la condition première de toute relance économique crédible au Gabon. Il n’y a pas d’économie sans entreprises. Et il n’y a pas d’entreprises sans trésorerie. La Ve République doit commencer par honorer la parole de l’État.

Le Gouvernement avait annoncé une Loi de finances initiale 2026 à 7 233 milliards de FCFA avec une prévision de croissance de 7,9 %, avant de la ramener par LFR à 5 495 milliards. Le FMI et la Banque mondiale tablaient, eux, sur 2,2 à 2,6 %. Pensez-vous que cette croissance peut être atteinte ?

Ma réponse est non. Et les chiffres parlent d’eux-mêmes. Afficher 7,9 % de croissance adossée à un budget d’investissement de plus de 3 300 milliards de FCFA, c’était un budget de désir, plus politique qu’économique. La réalité a rattrapé l’ambition. Le PLFR adopté en mai a ramené le budget de 6 358 à 5 495 milliards, et la prévision de croissance divisée de moitié, de 6,5 % à 4 %. Mais même ce 4 % révisé reste, à mon sens, difficile à tenir. Pourquoi ? Parce que la structure productive du pays est en souffrance. Le bois débité recule de 36,2 %, le caoutchouc de 76,9 %, l’huile de palme de 6,4 %. Les filières censées porter la diversification s’effondrent. Et pour boucler son financement, l’État recourt davantage aux émissions de titres publics, pendant que les charges de la dette progressent à 487,6 milliards contre 419,8 milliards initialement prévus. On emprunte pour fonctionner. Ce n’est pas de la croissance, c’est de la survie budgétaire. Le FMI et la BAD situaient la croissance à 2,2-2,6 %. L’écart avec les projections gouvernementales, même révisées, reste préoccupant. On ne décrète pas la croissance. On la construit — par l’apurement de la dette intérieure, une fiscalité moins punitive pour nos TPE-PME-PMI, et un investissement public réel. La Ve République a une crédibilité à bâtir. Elle se bâtit dans les actes, pas dans les chiffres affichés.

Vous avez évoqué près de 4 000 licenciements dans le secteur des PME. Et l’on parle de 36 à 40 % de chômage chez les jeunes de moins de 30 ans. En économiste qui ne fait jamais dans la langue de bois — quelles sont vos pistes de solutions ?

Le chômage au Gabon est une bombe à retardement sociale. Et les chiffres le confirment. L’Enquête nationale sur l’emploi et le chômage 2024 établit un taux officiel de 17,4 %, avec les jeunes de 15 à 24 ans représentant 34,5 % des chômeurs recensés. Mais la Banque africaine de développement situe le chômage des jeunes à 36,4 % et celui des femmes à 29 %. Ce sont les chiffres du terrain. Ils traduisent un échec structurel : celui de n’avoir jamais su transformer nos richesses naturelles en emplois durables pour notre jeunesse. Mes pistes sont claires. Premièrement, payer la dette intérieure. C’est mécanique : quand l’État paie ses fournisseurs, les TPE-PME-PMI embauchent. Quand il ne paie pas, ce sont 4 000 licenciements en une seule année. L’emploi des jeunes passes d’abord par la survie des entreprises qui les recrutent. Deuxièmement, réformer la formation. Nous surproduisons des diplômés en administration pendant que les métiers industriels et artisanaux manquent cruellement de compétences. Nous formons pour des emplois qui n’existent pas. C’est un gâchis national. Troisièmement, donner aux TPE-PME-PMI les outils de leur développement : accès au crédit, quotas réservés dans les marchés publics, fiscalité allégée pour celles qui embauchent des primo-demandeurs d’emploi. Et enfin, briser le mythe de la fonction publique comme seul horizon professionnel. Le secteur public reste perçu comme plus attractif que le privé, et tant que cet écart persistera, nos jeunes attendront un concours plutôt que de créer leur propre activité. Le chômage des jeunes n’est pas une fatalité. C’est le résultat de choix politiques que la Ve République peut et doit corriger. Qu’elle le fasse avec courage et sans complaisance.

Le gouvernement vient de relancer le Haut Conseil pour l’Investissement après huit ans d’inactivité, avec l’ambition de mobiliser 27 000 milliards de FCFA sur 2026-2030, dont 18 000 milliards attendus du seul secteur privé. Vous estimez que cet outil, même dans sa nouvelle version, n’est plus adapté, et vous proposez la création de la CSPC-i — la Cellule Stratégique de Pilotage et de Coordination des Investissements, placée sous l’autorité directe du Président de la République. Pourquoi ce diagnostic, et quelle est votre vision ?

Je vais être direct, comme toujours. Le HCI, même relancé, reste fondamentalement ce qu’il a toujours été : un cadre de concertation, un espace de dialogue, un lieu où l’on formule des recommandations. Ce n’est pas un instrument de décision, d’exécution et de résultats. Et c’est précisément là que le bât blesse. Il a fallu attendre huit ans pour que ses travaux soient relancés. Huit ans d’immobilisme institutionnel pendant lesquels nos entreprises ont survivé sans visibilité réglementaire, sans sécurité juridique, sans interlocuteur décisionnaire. Ce n’est pas sérieux pour un pays qui ambitionne d’attirer 18 000 milliards de FCFA du secteur privé.

Comment convaincre un investisseur — national ou étranger — de mobiliser des milliards dans un pays où la structure censée piloter l’investissement sommeille pendant huit ans, où la dette envers les entreprises n’est pas payée, où chaque réforme annoncée disparait dans les sables de l’administration ? La relance du HCI, je la respecte comme signal politique. Mais un signal ne suffit pas. Il faut une architecture institutionnelle qui impose des résultats. C’est pourquoi je propose la CSPC-i — la Cellule Stratégique de Pilotage et de Coordination des Investissements. Et je tiens à être très précis sur sa nature : ce n’est pas un nouveau conseil, pas une nouvelle commission de dialogue, pas un comité de plus. C’est une institution de décision, d’exécution et de résultats, placée sous l’autorité directe du Président de la République. Ce positionnement n’est pas protocolaire — il est stratégique. Il garantit que les décisions prises sont immédiatement opposables à l’ensemble des administrations, sans qu’aucun ministre, aucun directeur général, aucune inertie bureaucratique ne puisse en différer l’application. La CSPC-i reposerait sur trois piliers opérationnels. Premièrement, le pilotage stratégique des investissements prioritaires : identification, validation, suivi et évaluation des projets structurants, avec des indicateurs de performance publics et contraignants. Deuxièmement, la coordination interministérielle exécutoire : toute décision de la CSPC-i s’impose aux départements ministériels concernés avec des délais d’exécution définis et contrôlés. Troisièmement, la redevabilité publique : un rapport semestriel rendu public devant le Parlement et les organisations patronales, afin que chaque Gabonais puisse mesurer ce qui a été promis et ce qui a été réalisé. Le Gabon ne manque pas d’idées ni de plans. Il manque d’une institution qui transforme les décisions en actes mesurables et les actes en résultats tangibles. La CSPC-i serait cette institution. Avec la Ve République, nous avons un Président qui a affiché sa volonté de transformer le Gabon. Qu’il se dote alors d’un outil à la hauteur de cette ambition — pas d’un simple conseil relancé le temps d’une session, mais d’une cellule exécutive permanente, ancrée au plus haut niveau de l’État, et qui rende des comptes.

Monsieur le Président, un dernier mot à l’endroit du Gouvernement, des entreprises et de nos lecteurs ?

 

Francis Jean Jacques EVOUNA : Je voudrais d’abord remercier le Journal Ginews pour la constance de son engagement à porter la voix des acteurs économiques dans le débat national. C’est le rôle essentiel d’une presse libre et courageuse. Au Gouvernement, je dirai ceci : la Ve République est une opportunité historique pour le Gabon. Mais une opportunité ne se transforme en réalité que par des actes courageux et vérifiables. Payez la dette intérieure. Réformez la fiscalité. Donnez aux TPE-PME-PMI les outils de leur développement. Ce n’est pas de l’opposition — c’est le cahier des charges du secteur privé pour bâtir ensemble le Gabon que nous voulons tous. Aux entreprises, et particulièrement à nos TPE-PME-PMI : tenez bon. Votre résistance dans cette période d’incertitude est un acte patriotique. Organisez-vous, innovez, formez vos équipes. Et à nos lecteurs : il n’y a pas de pays sans économie, et il n’y a pas d’économie sans entreprises performantes. Chaque Gabonais a une responsabilité dans la relance de notre pays. Le Gabon a tout pour réussir. Il lui manque seulement la discipline collective de le faire. Je vous remercie.

Au terme de cet entretien, Francis Jean Jacques Evouna réaffirme une conviction, le redressement économique du Gabon ne dépend pas uniquement des ambitions affichées, mais de la capacité des institutions à traduire les engagements en résultats concrets. Pour le président du Conseil Gabonais du Patronat, la Ve République sera jugée moins sur ses promesses que sur sa faculté à restaurer la confiance, soutenir les entreprises, créer des emplois et faire de l’investissement un véritable levier de développement. Un message qui interpelle autant les décideurs publics que les acteurs économiques, au moment où le pays est appelé à écrire une nouvelle page de son histoire économique.

Jean 1er

 

 

Please follow and like us:
Pin Share

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *