Le différend frontalier entre le Gabon et la Guinée équatoriale entre dans une nouvelle phase. Plus d’un an après l’arrêt rendu le 19 mai 2025 par la Cour internationale de Justice (CIJ), l’accord d’engagement conjoint signé le 28 juillet 2026 à Addis-Abeba ne modifie ni les frontières ni les droits des deux États. Il fixe une méthode pour appliquer une décision de justice internationale. Plus qu’un simple texte politique, il consacre le choix du dialogue, du droit et de la médiation africaine pour refermer un contentieux hérité de la période coloniale.
Pendant près d’un demi-siècle, ce différend a rythmé les relations entre Libreville et Malabo. Alimenté par des interprétations divergentes des titres juridiques et par les enjeux stratégiques du golfe de Guinée, il s’est longtemps enlisé dans des négociations sans issue durable. En saisissant conjointement la Cour internationale de Justice, les deux États ont fait un choix rare : celui de substituer le droit au rapport de force.
L’arrêt du 19 mai 2025 a clarifié le débat juridique sans pour autant tracer les frontières. La Cour s’est prononcée sur les seuls titres faisant foi. Elle a reconnu la Convention franco-espagnole du 27 juin 1900 comme unique fondement de la frontière terrestre, tout en écartant le document présenté comme la convention de Bata de 1974. L’application de cette convention implique des ajustements de part et d’autre de la frontière, dont certains confortent la position du Gabon. Cette réalité est souvent occultée par une lecture réductrice de la décision.
Concernant les îles de Mbanié, Cocotiers et Conga, la Cour a conclu que le titre espagnol avait été transmis à la Guinée équatoriale, à laquelle revient désormais la souveraineté sur ces territoires. En revanche, la question la plus stratégique demeure entière. Aucun titre juridique n’ayant permis de délimiter la frontière maritime, la CIJ a renvoyé les deux États à une négociation fondée sur le droit de la mer. Les espaces maritimes du golfe de Guinée, où se concentrent les principaux enjeux énergétiques, restent donc ouverts à la discussion.
C’est précisément pour organiser cette nouvelle étape que l’accord d’Addis-Abeba a été conclu. Sa portée est exclusivement politique. Il ne crée aucun droit supplémentaire et ne remet pas en cause l’arrêt de la CIJ. Il établit un mécanisme conjoint de consultation, facilité par la Commission de l’Union africaine, chargé de proposer des conclusions dans un délai de six mois. Ce cadre prolonge la médiation acceptée le 14 février 2026 par les deux chefs d’État et conduite par l’Envoyé spécial de l’Union africaine, Albert Shingiro.
Cette évolution marque un changement de méthode. Les discussions engagées à Djobloho puis à Libreville, en octobre 2025, avaient montré les limites d’un dialogue bilatéral, chaque partie défendant sa propre lecture de l’arrêt. En plaçant désormais le processus sous la facilitation de l’Union africaine, Libreville et Malabo se dotent d’un cadre commun, d’un calendrier précis et d’un tiers de confiance capable d’accompagner la mise en œuvre de la décision.
L’enjeu dépasse largement la seule question des frontières. Il touche à la crédibilité des institutions africaines dans le règlement pacifique des différends. En accompagnant l’application d’un arrêt de la Cour internationale de Justice, l’Union africaine affirme son rôle de médiateur et démontre qu’une solution continentale peut prolonger efficacement une décision rendue par une juridiction internationale.
Pour le Gabon, cette démarche traduit un choix stratégique. En acceptant l’arrêt dans toutes ses dimensions, y compris les plus sensibles, Libreville privilégie la sécurité juridique et le respect de ses engagements internationaux. Dans un contexte où le pays ambitionne d’attirer davantage d’investissements dans les secteurs minier, énergétique et portuaire, cette posture renforce sa crédibilité auprès de ses partenaires. La stabilité des frontières et la prévisibilité du droit constituent aujourd’hui des facteurs essentiels d’attractivité économique.
La Guinée équatoriale partage, elle aussi, cet intérêt pour la stabilité régionale. Les deux pays demeurent liés par des enjeux communs de sécurité maritime, de coopération économique et d’exploitation des ressources offshore. La consolidation d’un climat de confiance apparaît dès lors comme une condition indispensable au développement de cette partie stratégique du golfe de Guinée.
L’accord d’Addis-Abeba ne consacre donc ni une victoire ni une défaite. Il ouvre un processus. La souveraineté sur les îles relève de la décision de la Cour. La frontière terrestre repose sur la Convention de 1900. Quant à la délimitation maritime, elle reste à construire par la négociation. C’est là que se joueront les intérêts économiques les plus importants pour les deux États.
En définitive, le Gabon et la Guinée équatoriale démontrent qu’il est possible de faire exécuter une décision de justice sans recourir à la confrontation. Addis-Abeba n’efface pas un demi-siècle de désaccords. Elle ouvre une perspective nouvelle, celle d’une Afrique qui règle ses différends par le droit, consolide la paix par le dialogue et fait de la coopération le socle d’une stabilité durable.
Edouard Dure
