À l’heure où le Gabon veut accélérer sa transformation économique, le défi ne consiste plus seulement à attirer des investissements, mais à changer durablement la manière dont la richesse est créée, distribuée et financée. Transformation locale, diversification productive, maîtrise de la dette, soutien aux TPE-PME et restauration de la confiance : le président du Conseil Gabonais du Patronat (CGP), Francis Jean Jacques Evouna, livre sa lecture des réformes indispensables pour faire émerger, à l’horizon 2030, une économie plus productive, créatrice d’emplois et moins dépendante des matières premières.
Francis Jean Jacques EVOUNA : Changer de modèle, c’est changer l’endroit où la valeur se crée et où elle reste. Aujourd’hui, l’essentiel de nos recettes et de nos exportations repose encore sur des matières premières vendues brutes. D’ici 2030, les nouveaux moteurs doivent être la transformation locale du manganèse et du bois, l’agro-industrie, une énergie fiable, notamment avec le projet de Booué, ainsi qu’un tissu de TPE-PME capable d’alimenter ces chaînes de valeur.
La diversification cesse d’être une juxtaposition de projets lorsqu’ils sont reliés entre eux et pilotés par une instance unique de décision et d’exécution. C’est le sens de notre proposition de CSPCI.
Quatre indicateurs permettront, selon moi, de mesurer les progrès accomplis en 2030 : la part de la transformation locale dans les exportations, la part des recettes hors hydrocarbures et mines, le nombre d’emplois formels créés par les TPE-PME et la part de ces entreprises dans la commande publique.
Le paradoxe est clair, il faut investir davantage tout en restaurant la soutenabilité des finances publiques. Le budget 2027 est projeté à 6 223,1 milliards de FCFA, tandis que le FMI examine l’audit de la dette. Quelle hiérarchie entre désendettement, investissement, dépenses sociales et soutien à la croissance ? Et à partir de quel niveau de dette l’investissement lui-même est-il menacé ?
Je parlerais moins de hiérarchie que de séquence. D’abord la crédibilité, car la transparence fixe le coût de l’emprunt. Ensuite, la protection des dépenses sociales essentielles, puis un investissement sélectionné et phasé, privilégiant les projets à fort effet d’entraînement.
Le désendettement passe par une meilleure gestion actif-passif plutôt que par des coupes aveugles. Il n’existe pas de seuil magique, mais un signal : lorsque le service de la dette, projeté à plus de 2 200 milliards de FCFA en 2027-2028, dépasse la moitié des recettes, la marge d’investissement se réduit mécaniquement.
Les résultats de l’audit, avec un stock de dette de 9 524,6 milliards de FCFA à fin 2025 et un ratio de 68,91 % du PIB, doivent être analysés en tenant compte du rebasage du PIB. J’ajoute un point souvent oublié : selon nos estimations, la dette intérieure avoisine 4 600 milliards de FCFA. Son règlement aurait un effet multiplicateur direct sur l’économie nationale.
Les discussions avec le FMI entrent dans une phase importante. Quelles sont les convergences et les points de discussion ? Et si un programme était conclu, quels engagements le Gabon devrait-il prendre sans compromettre les investissements liés à la transformation ?
Je m’exprime en observateur du secteur privé, pas au nom des autorités. Les convergences portent sur la transparence de la dette, la fiabilité des statistiques et le renforcement de la programmation macroéconomique.
Les points de discussion tiennent au rythme de l’ajustement, à la lecture du ratio dette/PIB, au traitement de la dette intérieure et au séquençage des grands chantiers.
Un éventuel programme serait, selon moi, un contrat à quatre volets : maîtrise et priorisation de la dépense ; mobilisation des recettes par l’élargissement de l’assiette plutôt que par une pression accrue sur ceux qui paient déjà ; gouvernance et transparence, avec publication de l’audit et reporting trimestriel ; enfin, gestion de la dette, notamment le calendrier 2026-2027.
Pour protéger la transformation, il faut prévoir des planchers pour l’investissement productif et le social, faciliter l’accès aux financements concessionnels et associer le secteur privé organisé au suivi.
Le FMI projette 2,7 % de croissance en 2026 et souligne le déclin de la production pétrolière. L’enjeu n’est-il pas moins de retrouver de la croissance que d’en changer la nature ? Quel Gabon voulons-nous en 2030 ?
Exactement. Une croissance de 2,7 % ne suffit pas si elle dépend d’un pétrole en déclin. Le scénario crédible est celui d’une croissance tirée par le non-pétrolier, plus productive, plus riche en emplois et mieux répartie.
Pour absorber les chocs liés aux matières premières, trois amortisseurs sont nécessaires : une base fiscale élargie, des mécanismes de stabilisation et un financement endogène reposant davantage sur l’épargne nationale.
Le Gabon de 2030 que je souhaite est celui où l’on produit, transforme et finance davantage chez soi.
Pour finir, quelles sont les trois réformes qui détermineront, selon vous, la trajectoire du Gabon au cours des cinq prochaines années, et pourquoi ?
Première réforme : la gouvernance des finances publiques, avec une dette transparente, une programmation pluriannuelle et un calendrier opposable d’apurement de la dette intérieure. Elle conditionne la confiance et, par conséquent, le coût du financement.
Deuxième réforme : l’amélioration de l’environnement des affaires et le financement des TPE-PME, selon notre doctrine des 5S : un cadre Simple, Stable, Serein fiscalement, Souple socialement et Sécurisé juridiquement.
Troisième réforme : le capital humain et le pilotage, avec une formation conçue pour employer et pas seulement pour diplômer, ainsi qu’une cellule d’exécution de type CSPCI afin que les décisions soient effectivement suivies d’effets.
Mot de fin
Le Gabon n’a pas à choisir entre rigueur et ambition : il lui faut les deux, dans le bon ordre. La transparence d’abord, parce qu’elle restaure la confiance et peut contribuer à réduire le coût du financement. La production locale ensuite, parce qu’elle crée de la valeur et des emplois. Et le secteur privé à la table, parce qu’une transformation économique durable ne peut se construire sans ceux qui produisent, investissent et créent les emplois. Merci
Rédaction
