Université gabonaise : Jean-Jacques Tony Ekomie plaide pour un modèle entrepreneurial

Face au chômage des diplômés, au décalage entre les formations universitaires et les besoins du marché de l’emploi, ainsi qu’aux contraintes du financement public, le recteur de l’Université Omar Bongo (UOB), Jean-Jacques Tony Ekomie, appelle à une profonde refondation de l’enseignement supérieur. Il ambitionne de faire de l’Université un levier d’innovation, d’entrepreneuriat et de diversification économique au Gabon. Un plaidoyer porté le 30 octobre 2026, à Libreville, à l’occasion de la rentrée solennelle de l’établissement.

Le diagnostic est sans détour. Le modèle universitaire, longtemps centré sur la formation des cadres de l’administration, atteint ses limites face à la croissance des effectifs, aux restrictions budgétaires, au chômage des diplômés et à la faiblesse des liens entre les laboratoires et le secteur productif. Pour le recteur, ces mutations rendent indispensable une nouvelle conception des missions de l’enseignement supérieur.

L’enjeu est d’autant plus important que les besoins de l’économie évoluent rapidement. Bâtiment et travaux publics, mines, énergie, agriculture, agro-industrie, numérique, cybersécurité, intelligence artificielle ou logistique, autant de secteurs qui recherchent des compétences spécialisées. Or, les formations proposées ne correspondent pas toujours aux attentes des entreprises. Ce décalage fragilise l’insertion professionnelle et laisse de nombreux diplômés sans perspectives immédiates.

La réponse, selon Jean-Jacques Tony Ekomie, passe par une transformation des méthodes pédagogiques. Il ne suffit plus de former des étudiants capables de restituer des connaissances. Il faut aussi leur apprendre à entreprendre, à innover, à résoudre des problèmes et à transformer leurs idées en projets concrets.

Autre défi majeur, la valorisation de la recherche. Malgré les compétences scientifiques disponibles dans les universités gabonaises, les collaborations avec les entreprises restent limitées. Les brevets, les contrats de recherche et les créations de start-up issues des laboratoires demeurent insuffisamment développés. Le savoir produit dans les établissements peine ainsi à se traduire en innovations susceptibles de soutenir l’économie nationale.

C’est à cette difficulté que répond le modèle de l’Université entrepreneuriale, inspiré notamment des travaux de l’économiste Burton Clark. Celui-ci introduit une troisième mission aux côtés de l’enseignement et de la recherche, contribuer directement au développement économique et social. Il ne s’agit pas de transformer les universités en structures commerciales, mais de mieux valoriser leurs connaissances, sans remettre en cause leur vocation scientifique ni leur liberté académique.

Cette évolution suppose une coopération étroite entre l’Université, l’entreprise et l’État, selon le principe de la « triple hélice ». Les établissements produisent les savoirs et accompagnent l’innovation, les entreprises expriment leurs besoins et participent à la valorisation des résultats, tandis que l’État définit les orientations et soutient cet écosystème.

Pour le Gabon, les perspectives sont importantes. Transformation locale du bois, exploitation minière, hydrocarbures, agro-industrie et économie verte constituent autant de domaines dans lesquels la recherche universitaire peut accompagner la diversification productive. Avec près de 80 % de son territoire couvert par la forêt, le pays dispose notamment d’atouts considérables dans la valorisation des ressources naturelles et l’agroforesterie.

Pour concrétiser cette ambition, le recteur préconise cinq axes de réforme. Le premier porte sur la gouvernance, avec une autonomie renforcée des établissements, encadrée par des contrats d’objectifs et de performance conclus avec l’État. Il propose également une ouverture des conseils universitaires aux entreprises, aux collectivités territoriales et aux anciens diplômés.

Le deuxième axe concerne le financement. Sans remettre en cause la responsabilité de l’État, il appelle à diversifier les ressources grâce à la formation continue, aux contrats de recherche, aux prestations d’expertise, au mécénat et aux fonds d’amorçage.

Le troisième vise à mieux reconnaître l’engagement entrepreneurial des enseignants-chercheurs, en facilitant notamment le dépôt de brevets, la création d’entreprises issues de la recherche et leur participation à des projets innovants.

Le quatrième prévoit la mise en place de bureaux de valorisation et d’incubateurs au sein des universités, afin d’accompagner les porteurs de projets et de favoriser l’émergence de jeunes entreprises.

Enfin, le cinquième axe concerne les formations. L’esprit d’entreprendre devrait être intégré à tous les cycles, de la licence au master, à travers la pédagogie par projet, les stages, l’alternance, les concours d’innovation et les junior-entreprises.

Pour donner une traduction concrète à ces orientations, Jean-Jacques Tony Ekomie propose deux initiatives. La première consiste à organiser une rencontre entre la Fédération des entreprises du Gabon (FEG) et la Conférence des recteurs, dans le cadre de la FEG Academy. Cette concertation devrait déboucher sur un plan d’action triennal destiné à structurer les relations entre les universités et le secteur privé.

Il s’agirait notamment de permettre aux entreprises de soumettre des problématiques aux étudiants, d’accueillir des stagiaires, de participer au mentorat et d’accompagner les projets innovants. Les administrations et les collectivités territoriales pourraient également contribuer à cette dynamique en identifiant des besoins susceptibles de faire naître de nouvelles initiatives.

La seconde proposition porte sur l’organisation de journées nationales consacrées à l’Université entrepreneuriale. Elles auraient pour objectif de définir une stratégie de développement de l’entrepreneuriat académique tenant compte des spécificités et des compétences de chaque établissement. À l’UOB, les opportunités pourraient notamment concerner le numérique, les industries culturelles et créatives, l’éducation, l’environnement, l’analyse économique et l’agroforesterie.

Cette transformation ne sera cependant pas sans obstacles. Les résistances culturelles, le manque de financements dédiés à l’innovation et les contraintes réglementaires constituent autant de freins potentiels. L’adaptation du statut des universités publiques apparaît notamment nécessaire pour leur permettre de prendre des participations dans les start-up créées par leurs chercheurs et leurs étudiants.

La rentrée solennelle a également été marquée par la réouverture, après trente-quatre années de fermeture, de l’auditorium de l’UOB, désormais baptisé Pierre-Louis Agondjo-Okawe. À cette occasion, le recteur a salué l’engagement du président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, en faveur de la réhabilitation de l’institution.

Au-delà de la modernisation de ses infrastructures, l’Université Omar Bongo entend ainsi ouvrir un nouveau chapitre de son histoire. Pour Jean-Jacques Tony Ekomie, l’enjeu est de faire sortir l’Université de son rôle traditionnel pour l’inscrire pleinement dans la dynamique de transformation du Gabon. Comme il le résume dans son allocution : « Ni tour d’ivoire, ni comptoir ». Une manière de rappeler que l’Université doit préserver son indépendance scientifique tout en s’ouvrant aux réalités économiques et sociales. Désormais, sa performance ne devra plus seulement se mesurer au nombre de diplômés formés, mais aussi à sa capacité à faire émerger des idées, des innovations et des entreprises.

Edouard Dure

Please follow and like us:
Pin Share

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *