Et si l’histoire du Gabon se racontait aussi à travers ceux que le temps a relégués dans l’ombre ? En ressuscitant les trajectoires de Pascal Moulopo et de Mbombè-a-Gniangué, le professeur Daniel Franck Idiata remet en lumière deux figures singulières de l’Ogoulou-Mimongo. Séparés par les époques et les circonstances, leurs destins se rejoignent pourtant autour d’une même interrogation : quelle place la mémoire nationale accorde-t-elle à ceux qui ont contribué à façonner son histoire ?
C’est tout le sens de la conférence de presse-déjeunatoire organisée, ce mercredi 9 septembre, par les Éditions Universitaires Gabonaises (EUG), à l’occasion de la présentation de deux ouvrages consacrés à ces personnages historiques. Réunis autour du thème « Destins croisés de deux enfants terribles de l’Ogoulou-Mimongo », chercheurs, journalistes et invités ont revisité des pans méconnus de l’histoire politique et militaire du Gabon.
Dans Pascal Moulopo, sauveur de Léon Mba et de son régime, Daniel Franck Idiata revient sur le parcours de cet officier gabonais et sur son rôle lors des événements de février 1964, qui avaient momentanément renversé le président Léon Mba. À travers cette trajectoire, l’auteur éclaire l’une des séquences les plus sensibles de la jeune République gabonaise et montre comment, dans les périodes de rupture, le destin d’un homme peut parfois peser sur celui d’un régime.

À cette histoire politique répond celle, plus ancienne et plus âpre, de Mbombè-a-Gniangué et la guerre des Mitsogo contre l’Empire colonial français au sud du Gabon (1903-1908). Figure majeure de la résistance mitsogo, Mbombè-a-Gniangué s’opposa à l’expansion de l’administration coloniale dans un contexte marqué par les prélèvements fiscaux, les violences, les humiliations et la remise en cause des structures traditionnelles.
Loin de la figure réductrice du simple « rebelle », l’ouvrage restitue le portrait d’un chef de guerre organisé et stratège. Dans un environnement qu’il connaît intimement, la forêt devient un véritable théâtre d’opérations : guetteurs, pièges et embuscades transforment le territoire en arme face à l’avancée des forces coloniales.
« Mbombè-a-Gniangué était un stratège militaire », souligne le professeur Idiata, qui établit des parallèles avec plusieurs grandes figures de la guerre et de la résistance en Afrique. Son parcours témoigne, selon lui, du degré d’organisation d’une résistance capable de ralentir durablement la progression de l’administration coloniale.
Mais au-delà de ces deux trajectoires, l’ambition de l’auteur est plus large. Il s’agit de réintroduire dans le récit national des hommes, des territoires et des épisodes longtemps demeurés à la périphérie de la mémoire collective. Car exhumer le passé ne revient pas seulement à combler une lacune historique, c’est aussi interroger la manière dont une nation se raconte, transmet son héritage et construit ses repères.
Cette réflexion trouve un écho particulier dans l’Ogoulou-Mimongo, où les questions d’infrastructures, d’état des routes, d’accès aux soins et d’investissement public demeurent au cœur des préoccupations. La réhabilitation de figures historiques rejoint ainsi une aspiration plus contemporaine, celle d’une meilleure reconnaissance des territoires et de leur contribution à la construction du pays.
L’enjeu dépasse d’ailleurs largement cette région. À travers de nombreux territoires gabonais se pose la même question de l’équilibre entre mémoire, développement et reconnaissance. Restaurer une place aux figures oubliées suppose aussi de regarder autrement les espaces qui les ont vues naître, combattre et laisser leur empreinte.
En faisant dialoguer Pascal Moulopo et Mbombè-a-Gniangué, Daniel Franck Idiata ne propose donc pas deux simples récits historiques. Il ouvre une réflexion sur le récit national lui-même, qui le Gabon choisit-il de célébrer, quelles mémoires transmet-il et lesquelles restent encore à réhabiliter ?
Dans un pays engagé dans une nouvelle phase de reconstruction, cette démarche donne à l’histoire une dimension résolument contemporaine. La mémoire devient alors plus qu’un devoir de transmission, elle participe à la reconstruction des filiations, à la reconnaissance des territoires et à la définition d’un récit national plus inclusif.
Le passé, ici, n’est pas une archive figée. Il devient une boussole. En faisant sortir de l’ombre Pascal Moulopo et Mbombè-a-Gniangué, Daniel Franck Idiata rappelle qu’un pays ne peut pleinement se projeter dans l’avenir s’il laisse une partie de son histoire aux marges de sa mémoire.
Edouard Dure
